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Immaqa
Nous sommes début janvier partout sur la planète et l’hiver est déjà bien installé dans l’hémisphère nord. Le grand froid a depuis longtemps regagné son territoire éternel, au coeur de la plus grande île du monde : le Groenland. 56 000 habitants, soit à peine plus qu'une commune comme Montauban pour un territoire grand comme quatre fois la France.

Il est des espaces où le temps n’a pas d’emprise. Où les jours sont la nuit et la nuit le jour.
Des îlots fantômes que les rugissements violents des cités pressées n’atteignent pas, freinés par les glaces immortelles. Le carré du Manguier, remorqueur chaleureux posé sur la glace du Groenland dans lequel je termine mon café est l’un de ces endroits.
Il est tôt, il fait encore nuit et déjà froid. Le ciel est d’une pureté saisissante, même pour un enfant des Alpes. J’enfile ma parka et pousse la lourde poignée gelée menant vers le reste du monde. J’enjambe le bastingage, descend les quelques marches de l’échelle et pose mes pieds sur la glace. Il fait nuit, sombre et froid. Je suis seul sur la banquise et je m’en vais marcher dans la splendeur. En avançant, droit vers la banquise, je m’émerveille de tout, de ma propre géographie. De la possibilité de cet instant.
La contemplation est un dialogue entre le coeur et la Terre.

Au-dessus du 68e parallèle Nord, les hivers sont longs, glacials et inoubliables. Profitant de la première et fragile apparition du soleil après plusieurs semaines de quasi obscurité, mes yeux se sont posés sur le Kalaallit Nunaat - Terre Inuit : le Groenland.
Si nous souffrons ici de nos courtes journées de décembre, immobilisés dès la fin d’après- midi par la tombée de la nuit, il est des contrées où le soleil n’apparait que quelques heures, quelques minutes, caressant à peine le fond des vallées et ne laissant à la glace aucune chance de se réchauffer.
Après plus d’une heure de bateau depuis Aasiaat, entre les nénuphars de glaces qui ondulent à la surface de la mer et les Icebergs géants de la baie de Disko, me voilà à Akunnaaq, où j’ai passé un mois à bord du Manguier.
Soixante-dix habitants, dont la plupart sont chasseurs. Une cinquantaine de petites maisons sur une pointe de rochers face à la mer et dont moins d’une dizaine sont équipées en eau courante. Dehors, des températures plus froides que mon congélateur, ni route ni arbre à des centaines de kilomètres à la ronde, une école avec moins de dix enfants. Ni hôtel, ni restaurant, ni médecin. Un petit port pris dans les glaces, une conserverie de poissons et une petite épicerie où se côtoient gaiement munitions, sodas et sucreries. Autour, de la neige, de la glace, et la mer encore qui résiste à l’Ouest.

« La différence entre les gens du Sud et les Inuits, m’a-t’on raconté, c’est que les gens du Sud pensent que la glace n’est que de l’eau gelée. Alors que les Inuits savent très bien que l’eau n’est que de la glace fondue. »

Conséquences concrètes et locales du réchauffement climatique, pratiques traditionnelles de la pêche et de la chasse, revendications nationalistes, désertification des villages et quotidien de l’hiver Inuit : la survie de leur village est un enjeux majeur pour la population. 115 habitants en 2013, 70 en 2018, difficile de résister à l’appel des villes pour les jeunes à la recherche d’avenir. Ce village pourra-t-il survivre et défendre sa culture et ses traditions ? Immaqa, me répond-on. Peut-être.

Aux premières lumières polaires de ce mercredi de janvier, les hommes du village d’Akunnaaq, Nord-Ouest du Groenland, se préparent à partir en mer. La veille, du haut de la colline ils ont observé un groupe de narvals et l’excitation a conquis le village. Bientôt, la banquise sera complètement fermée sur le village et ils ne pourrons plus espérer chasser l’une de ces baleines mystérieuses qu’ils apprécient beaucoup. Chacun se prépare dans le froid glacial et bientôt les bateaux s’en vont vers le large, slalomant entre les plaques de glaces. Les températures atteignent les -35°C en mer, le vent venu du Nord souffle entre les immenses icebergs et par endroit la mer n’est plus qu’une fine étendue glacée.

Après plusieurs heures de navigation, pas de traces de narvals. Les chasseurs rentreront au port déçu, malgré les quatre phoques qu’ils ont pu chasser. Une fois les bateaux solidement attachés, ils jettent les phoques à l’eau pour éviter qu’ils congèlent et les voilà partis se réchauffer quelques minutes.

Lars Olsen, l’un des meilleurs chasseurs du villages a tué deux phoques du Groenland ce matin. Il les décharge avec l’aide de ses enfants, et les dépèce dans la neige, sous les cris affamés des goélands.

Après avoir enlevé la peau, qu’il vendra quelques euros dans un village voisin, il découpe l’animal. Déjà, les voisins sont assis à côté et ramène un morceau de viande à la maison. Le foie, les reins et le pancréas seront réservé au chasseur, qui les dégustera crus. L’esprit de communauté est très fort dans ce village et chaque animal chassé et partagé entre tous ceux qui en ont besoin.

Même les chiens auront leur part.
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