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Marseille Fissures
5 novembre 2018. Marseille. Il est 9 heures, la rue d’Aubagne, artère très fréquentée du quartier populaire de Noailles se réveille avec son brouhaha habituel : discussions de voisinage, commerçants, vendeurs à la sauvette et ragots de quartier. Et par dessus, la pluie impose son rythme lancinant depuis plusieurs jours. En quelques secondes, un terrible craquement et un immense nuage de fumée et de poussière, envahissent le quartier. Deux immeubles mitoyens vient de s’effondrer : les numéros 63 et 65 rue d’Aubagne dans le 1er arrondissement. Plusieurs personnes sont portées disparues, le maire de la ville pense « qu’il y aura des morts ». Rapidement un troisième immeuble est démoli pour sécuriser la zone et permettre aux pompiers de déblayer les gravats boueux.

Bientôt, les habitants du quartier s'amassent contre les barrières des policiers. Certains aimeraient rentrer chez eux, d'autres viennent chercher des informations, des nouvelles de leur proches. Journalistes et habitants sont controlés par les policiers. La ville vit au rythme des annonces morbides des pompiers. Ce sont finalement huit personnes qui trouveront la mort dans l’effondrement de ces immeubles insalubre.

Trois jours plus tard Marseille semble au bord de l'effondrement. De nouveaux immeubles ont été mis en situation de péril imminents, évacués et sécurisés, les habitants de la ville s'inquiètent : « Chez moi il y a une fissure qui part de la porte, jusqu'au toit, tout le long de l'immeuble. Venez, je vous montre ! »

Ce seront plus de 1500 personnes de 180 immeubles qui seront finalement évacuées. Les plaies de Marseille s’ouvrent en grand.
Et la pluie, incessante, ruisselle encore sur les façades délabrées, imbibe les planchers miteux et les toitures éventrées. Face au silence des pouvoirs publics, les habitants de Noailles s'affolent et s'insurgent : « La journée, je n'ai pas le droit d'être chez moi, parce que c'est dangereux, explique une voisine. Mais le soir, ils me renvoient dormir là-bas. Et j'ai peur ! » Tous témoignent et se racontent ce qu'ils savent déjà : c'est toute une rue, un quartier, une cité qui s'effrite : les planchers troués, les câbles qui pendent et les rats qui courent
Alors ils se retrouvent, se rassemblent pour pleurer les uns contre les autres et organiser la suite : faire leur deuil, se rassembler en collectif pour lutter et trouver des responsables bien connus : le clientélisme, le système Gaudin, la volonté farouche de chasser les classes populaires du centre ville, les ratonnades, la misère, la violence, la spéculation et les marchands de sommeil.

Alors que des murs de béton sont érigés sur la place Jean-Jaurès, symbole d'une nouvelle cassure entre la municipalité et les habitants, les quartiers populaires craignent de tomber en ruine. Chacun son mur.

Un architecte me dit : ce n'est que la pluie. Au moindre tremblement de terre, le quartier ne sera plus qu'un tas de poussière.
À quelques centaines de mètres du Vieux Port, de ses bars et de ses touristes, les gens vivent ici comme dans des bidonvilles, parfois sans chauffage, sans électricité, entre les rats, les cafards et les scorpions.
À Marseille, les planchers s'effondrent et la colère monte.

Emeutes et manifestations gagne la ville. Après la tristesse la rage. Les habitants se sont rassemblés pour demander une véritable politique de lutte contre l’habitat indigne suite au drame de la rue d'Aubagne. Zineb Redouane, 80 ans en sera la victime collatérale, touchée par une grenade lacrymogène de la police alors qu’elle fermait ses volets pendant la manifestation du 2 décembre.
Marseille n’en peut plus de pleurer, mais les murs de la mairie eux ne semblent pas trembler.


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